Portrait

L’ardeur d’une flamme

Elle court - je ne sais pas pourquoi je la vois courir - elle est aiguë, elle rit, elle rit beaucoup, écoute, apprend, s’indigne, mais toujours rondement, comme une enfant qui joue. “Elle a toujours les yeux ouverts et ne me laisse pas dormir /ses rêves en pleine lumière font s’évaporer les soleils…” écrit le poète Paul Eluard dans “L’amoureuse” : elle est une amoureuse, de son art la peinture, de l’art, de la littérature, des mouvements du monde et de la pensée, comme elle le fut et toujours sera du garçon formidable et beau que fut son peintre (le peintre Rached‌) d’homme, à son égale marchant créant pensant lisant partageant, tonitruant, vivant. La vie dans les yeux de Catherine Seghers, dans ses peintures, dans les plis secrets à étaler à l’infini des vêtures nobles de ses “déesses” qui sont comme des toits inclinés de cathédrales entre lesquels, je l’affirme, nichent, à les déplier, peut-être des brassées d’oiseaux, peut-être des villes entières et qu’on entendrait bruire, dans la geste des personnages de ses monotypes, marcheurs-cabrioleurs aériens, souvent ailés - ces traits qui les composent, ces lignes sur lesquelles ils foncent, tête baissée, s’attardent se croisent butinent, pêcheurs de ciel et de constellations - dans le granulé tendre, lumineusement trouble, dense d’éthers inconnus, tragiques peut-être, saisis par notre regard comme par effraction, échappant toujours à l’emprise du nôtre, traquant leur chimère, attisant notre curiosité, suscitant l’étrangeté. Car il y a de l’étrangeté dans les monotypes de Catherine Seghers comme dans ses peintures, renvoyant à l’éternelle question de l’être, du pourquoi ? Du comment notre présence vivante ? Et il y a le temps. Catherine rompt les lignes, casse les espaces, nous catapulte et se catapulte dans des univers tout entier surgis de ses visions, à travers le clignotement des phares, l’érection des tours, phares et tours ponctuant les routes-atmosphère de ce vivant humain à travers lesquelles il se reconnaît, allant son bonhomme de route, vaquant à ses occupations au sein de la lumière-matière de ce ciel qu’on a dit, incrusté de sourds cristaux…

Il y a de cela dans les monotypes, l’idée d’un rendez-vous avec soi, avec l’autre, les autres, ces funambules qui se frôlent, culbutent, toujours poursuivent. Toujours l’ondulation, le rythme d’une musique, un gazouillis d’oiseaux. Il y a la ville, les déserts, il y a pour moi des cirques, des criques, de l’Océanie sauvage, primitive, il y a de l’errance grise et poignante, des pitreries de clowns, des échelles, des bateaux-cartes, des bateaux en forme de croissants, des croissants dentés, des profils avides, des espèces de fantômes, des enfants au nez en trompette, des balances, des banderoles, des fanions, des broussailles, des buissons de vagues que gravissent ou dégringolent ces hommes à tête d’oiseau, des oiseaux en essaims, des becs d’oiseaux en place de nez de femmes, il y a ces divinités mystérieuses - auxquelles, à l’instar de Pieyre de Mandiargues « je trouve un accent japonais » - visages un peu larges, surpris, accueillants, paupières semi-baissées derrière lesquelles tout se jouerait, prouvant par là qu’elles ne sont jamais dupes, comme chez les “déesses”, et comme chez elles encore dans le brocart de leur parure, des cartes, des damiers révélateurs de tous les possibles, tant d’un retour au fabuleux qu’à l’émerveillement d’une enfance perpétuelle. Et il y a le brouillage, prégnant, telle inquiétude que délibérément on ignore, le ciel marécage, le claquement d’une aile ; il y a ce désir flagrant d’un partage, sans cesse l’idée d’un aller vers, encore et encore cet être qui erre danse, cherche, se dédouble, se multiplie, ce vivant curieux en quête d’âmes ou de délices, les univers en abîmes que le regard de Catherine et les noirs et blancs de l’encre nous délivrent, personnages que l’on retrouve sous des formes en apparence plus énigmatiques, masses aux poids agiles, statues grises, mouvantes roches, bientôt en couples, sculptures de pierre apposées cette fois à la terre sur laquelle elles évoluent, qui s’animeraient à forcer leur regard et ne sont pas sans m’évoquer la petite terre cuite presque transparente brandissant l’oiseau bleu et cette foule sur une commode : autres terres cuites - autres terres tout court - ou tout immense - dont le plus petit des êtres, carré, émietté, émouvant, si vivant : il y a toujours et partout l’ardeur d’une flamme, d’un tourbillon.

De tableau en tableau, ou devrais-je dire de poème en poème, bonheur d’un vivre qui transporte dans les mondes que l’imaginaire de l’enfant ou de l’artiste possède et convoque à l’infini de ses pulsions.

Là-bas dans les papiers collés de Catherine, des notes comme des feuilles d’un arbre élagué - l’essentiel - sur une portée de musique verte, sur une portée de musique rouge, sur des écritures manuscrites, sur des fonds unis, gris, bleu, sienne, taupe, anthracite, orange et même jaune - l’unique jaune - feuilles-notes à jouer, à faire résonner dans sa tête, en forme de feuilles justement, de pétales de fleurs de lune, d’escargots, de soleil, d’épées, de carottes, d’épées-carottes, de cerfs, de navires et de vent, signes, forêt de signes, créatures ballantes, giguant la lugubre et enivrante aventure des fols humains que nous sommes. Et «swingue» l’humain, se déhanche - et par-delà la plaine hurle - et tous de hurler, car tous ont perdu quelque chose qu’ils ignorent - perdu à en mourir, mais c’est ainsi - et d’inventer le rire, la bluette, le blues qui tord le corps et déchaîne les doigts sur les cordes et le vent dans les gorges qui ainsi hurlent à leur tour et à leur façon et violentent le désir d’être.

Catherine offre, coeur premier, et, mutine, nous emporte dans des trames surréelles, rêves-poèmes fantasques ébauchant le fantastique. Avec elle nous courons entendons dépassons. Avec elle nous découvrons, osons nous livrer à une appréhension différente, solide et bancale à la fois, une joie malgré les turpitudes et le cruel qui fond tel oiseau de proie que dissimulait un nuage ou le cillement de l’aile d’un invisible papillon.

Catherine Jarrett

Biographie

Naît près d’Avignon, puis arrive à Paris où elle vit depuis l’enfance. Étudie le dessin et la peinture à la « Grande chaumière ». Découvre l’art de la gravure auprès de Hans Bellmer, rencontre très forte qui lui donne le désir de s’initier à cette technique. Ensuite travaille chez Johnny Friedlaender, peintre et graveur. Puis rencontre l’écrivain Louis Calaferte, dont elle illustre le Théâtre complet, puis réalise des lithographies pour le coffret de poèmes Télégramme de nuit. Ses monotypes accompagnent plusieurs lettres de François Minod : L’homme au banc, Grain à moudre, Au fil de l’autre, Toc à trac. Participe à l’exposition Le belvédère de André Pierre de Mandiargues, à la Galerie Artcurial. Fait de nombreuses expositions personnelles en France (Paris, Blois, Besançon) ainsi qu’à l’étranger (Danemark, Mexique et Japon).‌